chambre

chambre

Lorsque je regagnai la chambre cent-un, que j’aime tant bien que je l’eusse quittée précipitamment au matin, je constatai avec étonnement qu’une femme, inconnue, de chambre, avait plié mon pull-over neuf avec application et l’avait déposé sur la chaise, devant le petit bureau. Elle avait également rassemblé ma brosse à dents et mon tube de dentifrice dans un gobelet de plastique. Elle avait encore défroissé mon bonnet et rebranché la télévision. Enfin, elle avait soigneusement empilé mes livres. Ceci et cela en sus. Je m’attendais donc à trouver non moins qu’un mot d’amour glissé sous mon oreiller, mais rien. Peut-être ces délicates attentions n’étaient elles que le fruit de mon désordre, plus insupportable encore pour une professionnelle. Mais demain, au fil des couloirs de l’hôtel que je quitterai pour quarante-cinq jours environ, je la chercherai du regard. Au cas où.

grenouille

grenouille

Je fendais d’un bon pas l’un de ces petits matins où le ciel dégouline en confiture d’oranges amères, où les chemins laiteux strient le chocolat des champs fraichement retournés, un de ces matins de campagne où le petit déjeuner peut se prendre à l’oeil pour qui sait voir. Il faisait froid, j’entrechoquais mes mitaines et tapais fort du pied. A la lisière du petit bois, un derrière de lapin s’éloigna comme un ressort souple et furieux. Sur le panneau du cimetière, la rouille continuait son repas sans se plaindre de sa monotonie. Là, Monsieur Li entretenait à genoux les plantes étranges et exotiques qui singularisaient la tombe de sa gentille femme morte au siècle dernier, déjà. Enfant, je rêvais parfois que Monsieur Li, déçu ou trahi par sa propre descendance, m’enseignait les secrets d’un art martial ancestral dans sa maison plantée comme une aiguille sur les hauteurs. Ainsi, lorsqu’il me proposa du thé qu’un thermos tenait au chaud dans la poche de sa veste militaire, je songeai qu’enfin il souhaitait faire de moi son disciple en dépit de ces années durant lesquelles ma condition physique s’était beaucoup dégradée. Assis sur le rebord de la tombe de Madame Li nous parlâmes du temps qui se ramasse sur lui-même, s’élance puis se hâte aux virages tel un bobsleigh, du géant qui créa les étoiles en jetant par dessus son épaule les miettes du pain de son dernier repas, et d’autres choses de moindre importance. Enfin je lui fis part de mes travaux du moment, qui consistaient à rassembler plusieurs espèces de grenouilles autour de la mare du jardin. Plus tard, il s’agirait d’en capturer quelques unes pour les placer dans des boites imperméables au son afin que leur chant ne monte que lorsque j’en lèverais le couvercle au moyen de ficelles actionnées par les touches d’un gros clavier. Monsieur Li, qui venait de me demander si j’entendais composer, approuva ma modestie d’un signe de tête tout asiatique lorsque je répondis que je serais déjà bien heureux, dans un premier temps, de réussir l’arrangement des variations Goldberg pour grenouillard. Ceci me sembla constituer un heureux présage quant à la possibilité qu’il m’enseigne son art. Sur le chemin du retour, j’aperçus des oies qui volaient en une géométrie simple et admirable. Une fois rendu, je pensais longtemps à elles.

têtard

Je contais récemment à l’ami avec lequel je dînais la terrible histoire que voici : âgé d’une dizaine d’années environ, je demeurais dans une ville sans charme de la région parisienne où, n’ayant pas de petits camarades, j’occupais mes loisirs à effectuer une libre adaptation du roman de Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingts jours. L’écriture de cette fiction, qui mettait en scène deux jeunes adolescents devant très rapidement faire le tour du pays, et que j’avais astucieusement intitulée Le tour de France en quatre-vingts heures, n’était vraiment pas de tout repos. Aussi, un jour que je reprenais quelques forces tout en cherchant l’inspiration, nos deux héros étant bloqués dans une barque du côté de Dunkerque sans que je sus comment les sortir de ce mauvais pas, je traversai un chantier au beau milieu duquel la pluie, incessante depuis des jours, avait donné naissance à une grande flaque dans laquelle, fait étrange, nageaient de nombreux têtards. J’en capturai aisément plusieurs au moyen d’un bocal ramassé sur place, et de retour chez moi je plaçai soigneusement mes petit protégés dans une bassine de plastique rouge remplie d’eau. A présent que j’avais charge d’âmes, ma vie était plus riche et de ce fait mon roman avançait au mieux. Entre deux chapitres, je n’aimais rien mieux que regarder mes têtards nager de cette façon n’appartenant qu’à eux, vraiment, et j’ose affirmer qu’avec le temps, je devins capable de les différencier, si bien que chacun hérita d’un nom dont je n’ai malheureusement plus souvenir aujourd’hui, à l’exception de celui du petit Paolo qui était rapide comme l’éclair. Je dois avouer que j’ignorais alors, en dépit de quelques recherches, comment nourir au mieux ma petite bande d’amis, et c’est pourquoi, lorsque nous partîmes en vacances mes parents et moi-même je me contentai de jeter dans la bassine rouge une importante quantité de mie de pain. A Royan je pensais souvent à mes têtards, me prenant à rêver qu’ils seraient devenus de petites grenouilles que j’aurais tout loisir d’apprivoiser à mon retour. Lorsqu’enfin nous rentrâmes, je me hâtai dans le couloir menant à ma chambre où je trouvai, en guise de grenouilles, un couvercle de pain moisi clairsemé de points noirs immobiles couvrant toute la surface de l’eau que contenait la bassine rouge. Non seulement mes têtards n’avaient pas mangé le pain, ce qui se comprend aisément au regard de leurs habitudes alimentaires, mais encore ce dernier les avait-il empêchés de respirer à l’air libre avant de constituer, en définitive, leur linceul. J’achevai là ma funeste histoire, les yeux humides et craignant que mon ami ne moquât ma sensibilité exacerbée. Au lieu de quoi il reposa doucement la fourchette qu’il se préparait à porter à sa bouche, et, la voix brisée, me narra cette fois où, alors qu’il avait du s’absenter pour plusieurs jours, d’impitoyables fourmis s’étaient livrées à une attaque en règle des vers à soie sans défense qu’il conservait précieusement dans une boite de carton qu’à son retour il retrouva vide et maculée de sang ; l’évocation de cet horrible Fort Alamo finit de sceller notre amitié.

colis

colis

Je viens d’achever la lecture du dernier roman de Luciano Forse, I viaggi di Tancredi, dont le héros, un certain Tancredi Sospetto, décide un beau matin de quitter l’université de Bologne où il étudie la musique ancienne, avec peu d’assiduité, il faut bien le dire, désireux qu’il est comme beaucoup de jeunes personnes de vingt ans de partir à la découverte du monde. Désargenté mais astucieux, il a cette idée géniale et un peu loufoque de s’expédier lui-même en Argentine par colis postal. A Buenos Aires sa candeur lui vaut quelques désagréments et on l’abandonne même à demi-nu dans la Pampa où son inexpérience des choses de l’amour manque de lui être fatale. Aussi en proie à une grande déception décide t’il de s’expédier à Macao où il devient croupier, puis à Bombay où des intouchables lui enseignent le vénérable travail du cuir. Passé maître dans l’art de voyager dans des caisses toujours mieux aménagées, il s’envole encore vers Paris, où il devient gigolo pour dames, fait des sauts de puce ici et là, puis atterrit enfin à Sidney où, partageant la vedette avec un wombat apprivoisé doté de pouvoirs très particuliers au sein d’un cirque itinérant, il fait fortune en dépit de son incapacité totale à intriguer. J’ignore pourquoi le traducteur de ce beau roman picaresque et initiatique a opté pour ce titre très réducteur et donc trompeur, Le soutier, peut-être faut-il y voir l’une des raisons de l’insuccès du livre en France, même s’il y en a une autre, la principale : il n’existe pas en réalité.

nuage

nuage

Je n’ai plus beaucoup de temps pour les promenades car je travaille d’arrache-pied à l’élaboration des plans d’une machine extraordinaire (mais très complexe) qui servira à capturer les nuages, rien que ça. Lorsque je l’aurai construite, n’importe qui pourra aller à la chasse aux stratus et aux cumulus comme d’autres vont à la chasse aux papillons, et ce sera alors à qui réalisera la plus belle composition de nuages miniatures, on pourra dire lors du premier rendez-vous, en poussant une petite boite rectangulaire et transparente, d’un ton un peu nonchalant, à l’issue d’une pleine semaine à guetter en secret les plus jolis, matin et soir, je t’ai attrapé ces quelques nuages sur le chemin, j’espère qu’ils te plairont, en prenant tout de même garde de ne pas parler trop fort pour ne pas peiner les nuages de lait si l’on est au café. Bien sûr on aura parfois les poches un peu mouillées à cause des petits trous dans la boite, mais ça sera tellement joli ces petits nuages rebondissant contre les parois avec un bruit de coton. Il faudra évidemment bien faire attention au soleil, avec tous ces nuages en moins dans le ciel, et d’ailleurs il est bien évident qu’on ne pourra pas chasser les nuages n’importe où et n’importe quand, mais comme j’ai déjà beaucoup de travail avec les plans de la machine, j’entends ne pas trop me disperser en songeant dès à présent aux conséquences environnementales, industrielles, poétiques etc. de son utilisation (mais peut-être Oppenheimer disait-il la même chose, et puis finalement, voila).

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