
Gustav Leonhardt est mort récemment. Je me souviens qu’il avait dirigé la messe en si mineur de Bach dont j’avais choisi de diffuser des extraits lorsque je me préparais à faire office de disc jockey aux funérailles de mon frère. Je les avais enregistrés sur cassette car à l’église, on avait pas la possibilité de passer des disques compacts (tandis que cela serait possible au crematorium). On loua plusieurs fois ma programmation musicale et j’en fus satisfait car c’était la première fois que j’enterrais mon frère, qui était en outre mélomane. Il était mort broyé par la tôle de la Wolkswagen blanche qui faisait sa fierté quelques jours auparavant. Ce n’était pas beau à voir, même pour un amateur de steak tartare, mais les types des pompes funèbres firent du bon boulot. Maquillé, fourré de neige carbonique, il avait bien meilleure mine qu’à la morgue. Bien sûr il y avait ce creux étrange au niveau du plexus. Un des types me dit qu’ils n’avaient pu faire mieux à cause des côtes brisées. Ils avaient astucieusement placé ses mains sur sa poitrine afin de camoufler le creux du mieux possible. Puis le type se rendit compte qu’ils avaient oublié de lui ôter son alliance, ce qui doit être fait avant une incinération. Les doigts ayant gonflé, ça devint compliqué, à tel point qu’il me sembla entendre un os craquer au moment où le type penché sur le cercueil lança un ah ça y est de soulagement, ruinant les efforts de son collègue qui tentait de faire diversion.
À l’église je pleurai pas mal, mais c’était surtout que j’avais les yeux irrités à cause du curé qui agitait l’encensoir juste sous mon nez. Après les éloges d’usage, une petite cousine bien habillée joua d’un instrument à vent, et vint le temps de faire un signe de croix ou, plus sobrement, de toucher le cercueil, et tout le monde se mit à la queue leu leu. J’avais choisi de toucher le cercueil, mais le goupillon m’échappa des mains et roula sur le sol. Il fallut le ramasser, ce qui créa une agitation inutile. Les gens pensèrent que j’étais véritablement effondré, mais c’était que ma vue était brouillée. Dans le cercueil mon frère avait un doigt légèrement relevé. J’ai pensé heureusement que ce n’est pas le majeur, quand même. Devant l’église, de nombreuses personnes, toujours en file, me serrèrent la main et me regardèrent comme si j’étais désormais dépositaire de quelque chose. Au crématorium, la chaine hifi était en panne.
Par la suite, et pendant plusieurs années, je fus pris d’une frénésie de vie. Je multipliais les aventures – métaphysiques, sensuelles, géographiques entre autres – car, alors que je vivais les plus belles d’entre elles, je me sentais exister. Durant tout ce temps j’approchais l’âge où il joua les James Dean de pacotille et j’avais encore un grand frère, fût-il mort et réduit en cendres dans une triste banlieue. À présent que je suis plus âgé que lui, je me demande s’il est devenu mon petit frère.

Au milieu des années soixante-dix mon père m’a lancé, depuis sa chaise dans la cuisine, un concombre qui a fendu l’air, frôlé mon visage encadré de frisettes, et brisé l’un des carreaux de la porte menant au salon de l’appartement à moquette orange que nous occupions ma famille et moi. Ce carreau n’a jamais été remplacé. J’étais si menu que je pouvais me faufiler tout entier au travers du vide qu’il avait laissé, souvent mis au défi d’y parvenir par les adultes bienveillants au scepticisme feint. Puis c’était habituellement l’heure de gagner mon lit, dans la grenouillère rouge que je remplissais à peine, sous leurs acclamations enjouées, enfant de la balle, jeune Houdini. Mais je m’égare, pardonnez-moi.
J’ai récemment demandé à mon père s’il avait souvenir d’avoir tenté de m’occire dès ma prime enfance à l’aide d’un cucurbitacé, il m’a répondu (après un silence consacré à la réflexion) : non. Il m’a en retour demandé si j’avais souvenir de lui avoir lancé une pomme en pleine gueule, ce à quoi j’ai répondu : oui. C’était un soir, dans la cour de la maison de campagne, une magnifique trajectoire en cloche. Ma mère, qui était présente lors de cette conversation, n’a rien dit. Peut-être ne nous sommes-nous, elle et moi, jamais projeté de fruits et légumes au visage, ou bien encore craignait-elle que je ne lui demande si elle se souvenait de ceci ou de cela.
Je ne me souviens plus de son prénom, mais je me souviens qu’il y avait tant de moutons sous le lit que nous nous serions à coup sûr endormis si l’idée nous était venue de les compter plutôt que de plaquer nos lèvres les unes sur les autres avant de les décoller de façon sonore, sans avoir même dardé le bout de nos petites langues dans nos petites bouches de sept ans. Tout le village avait oublié le nom de son père qui n’était plus désigné que par ces mots : le chômeur, à cette époque et en ce lieu où, à en juger par les murmures qui bruissaient dans son sillage tandis qu’il avançait dans l’unique rue, mains croisées au bas du dos, vêtu d’un sempiternel pull marin, cet état relevait de l’infamie.
Mon père qui restaurait notre maison proposa de l’argent au chômeur en échange de son aide, et je fus dès lors amené à voir ce dernier plus souvent qu’à mon tour. Un jour qu’il me vantait la souplesse du bois de noisetier pour confectionner des arcs, durant la pause du midi, mon père contrarié nous fit part de son opinion tranchée : d’accord, le noisetier, mais rien ne vaut la solidité du bois de pommier pour fabriquer des lance-pierres. Et tandis qu’ils énonçaient les mérites respectifs de ces instruments de mort, ne souhaitant blesser ni l’un ni l’autre, si j’ose dire, je maniais une fronde adaptée d’une ceinture verte de judo ayant appartenu à mon frère qui avait gagné le droit d’en porter une de couleur différente. Il faut dire qu’à cette époque on rediffusait Thierry la fronde et Belphégor à la télévision (Juliette Greco masquée n’avait nul besoin d’une fronde, d’un arc ou d’un lance-pierre pour manquer de me faire pisser dans mon pantalon) et qu’il fallait bien songer à se défendre.
L’après-midi, je revenais de l’école avec la fille du chômeur et nous jouions dans le grand jardin jusqu’à ce que, sa journée de travail terminée, son père l’appelât par son prénom oublié afin qu’ils regagnassent leur petite maison de bois tout au bout du village, lestés des aubergines, haricots mange-tout, pommes et poires que ma mère insistante leur donnait. Mais un soir, donc, la fille du chômeur et moi-même préférâmes nous embrasser sous mon petit lit plutôt que nous poursuivre à tour de rôle dans le jardin. Dehors, les éclats de voix des adultes inquiets s’élevaient comme autant de petites bulles sonores qui éclataient trop loin de nos petites oreilles rougies par le contact de nos bouches. Une fois découverts, nous fûmes contraints d’abandonner notre château à la toiture de ressorts grinçants puis sommés de nous expliquer devant les barbares mêmes qui en avaient fait le siège.
Alors, le chômeur stupéfait arracha sa fille des griffes du satyre de sept ans que j’étais devenu à ses yeux de père et ne revint pas travailler le lendemain. Il ne revint pas non plus le surlendemain, ni aucun autre jour. En classe, ma compagne de débauche était devenue distante. A la récréation, autour du grand tilleul, je voyais des grappes de petites filles ricanantes me montrer du doigt. Je tenais bon en pensant à ma fronde.

En décembre il fait froid, alors on dégivre, on fait dégouliner sur la carlingue une pâte rose qui calfeutre les reproches des passagers mécontents, bon sang mais on prend du retard, on a peut-être réservé dans un beau restaurant au bord du Danube nous. Dans la vapeur qui occupe ma tête posée sur la tablette, une voix grimpée sur une fréquence que je crains de perdre en déglutissant me serine comme un oiseau : écris, écris que tu n’es pas une éponge mais une pastèque. Alors voila, je l’écris volontiers pour complaire ce compagnon de vol au disque rayé quand bien même je tenais de l’éponge plus que de la pastèque, souffrant plus que jamais d’un mal dont la caractéristique était l’absorption : celle des poils du coude de mon voisin, de l’odeur dedans son être, des patronymes épinglés sur les uniformes Christian Lacroix (Moreau, Leroux), des foulards dépareillés mais toujours bleu-ciel, parfaits pour le ciel, des voix de fer blanc que des gens d’Inde se lançaient d’une travée à l’autre, et puis encore de toutes les heures passées en vol par cette hôtesse (celle qui chausse des lunettes pour lire les billets des passagers), des heures que son mari et ses fils déroulaient pour eux-mêmes à la fin des années soixante-dix dans l’appartement parisien, ces heures durant lesquelles leur voisin veuf promenait parfois son chien en blaguant avec leur concierge (pas encore amputé) commun qui sortait les poubelles peu avant que le camion des éboueurs ne passe le coin de la rue.

Elle aimerait qu’on lui souffle une question qu’elle pourrait poser à son cadeau d’anniversaire mais aucune joue adulte ne s’emplit. Aussi, livrée à elle même, réfléchit-elle un court instant, le temps pour chacun de songer à ce qu’elle va bien pouvoir demander à la boite de plastique. Confiant, je parie gros avec moi-même sur un classique tel petit garçon est-il amoureux de moi ? Mais, l’air grave et concerné, elle s’adresse à l’oracle fabriqué en Chine : est-ce que Francis va s’en sortir ? Aussitôt, en dépit de la réponse rassurante du jouet, je m’inquiète de ce que cette enfant sait sur mon compte et que j’ignore. Est-ce que Francis va s’en sortir. Puis je me souviens des bouts de papier partout épinglés sur lesquels elle a inscrit Missoquet aime son chat et, dans la mesure où elle n’a pas de chat, je suis (un peu) rassuré quant à la réalité de la terrible maladie qui me frappe, et que l’on me cache.