Karl

Bilbao

De mon court séjour à Bilbao je ramène quelques photographies dont celle-ci représentant Barbara dans la baignoire de notre chambre d’hôtel, que j’ai intitulée « Barbara dans la baignoire de la chambre deux cent dix-sept de l’hôtel Silken à Bilbao », mais malheureusement pas grand chose d’intéressant à écrire. Jusqu’à ma rencontre avec Barbara je ne voyageais pas, ou si peu, et n’avais jamais été confronté à ce phénomène de latence entre le moment où je me trouve dans une ville étrangère et celui où je peux exprimer autre chose que la simple énumération des endroits où je me suis rendu. Je peux cependant d’ores et déjà dire que Bilbao attend les extra-terrestres, ce qui n’est pas rien.

A un peu plus de trois heures de route de Bilbao, à Bordeaux, Place du Parlement, il est un endroit où chacun peut se restaurer et qui est exploité commercialement par un individu nommé, selon toute probabilité, Karl, et que j’appelle pour ma part Karl le Bizarre. Lorsqu’est apparu sur le grand écran accroché au mur un message indiquant que durant les vingt secondes à venir toute personne gratifiant Karl le Bizarre d’un câlin se verrait offrir un café, je n’ai pas osé bouger car le message ne définissait pas la notion de câlin. Suffisait-il de prendre Karl le Bizarre dans ses bras, ou bien encore fallait-il imprimer à Karl, une fois celui-ci enlacé, un mouvement de gauche à droite, ou de droite à gauche, le message ne le précisait pas, et les vingt secondes s’écoulèrent tandis que je m’interrogeais légitimement. Personne ne fit de câlin à Karl qui n’en fut pas attristé car il ignorait que l’écran avait affiché le message. Puis Karl, bizarrement, se mit à parler italien seul derrière la caisse au moment même ou les longues pales du ventilateur fixé au plafond se reflétaient dans ma petite cuillère qui prenait donc vie.

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salopette

salopette

Sur la jetée Bélisaire les passants s’engrappillent dans mon dos alors que je prends cette photographie de photographie qu’oriente Barbara en suivant scrupuleusement mes indications. Bien qu’accaparé par des questions de diaphragme, je me demande tout de même ce qu’il reste en moi de cet enfant à la salopette jaune et, alors empli de cette question si longtemps infusée, je pense tout naturellement à cette autre photographie de photographie, de mon père, que j’ai prise il y a quelques années, et sur laquelle notre ressemblance au même âge est frappante à l’exception de la fine moustache qu’il portait alors. Dans quelle mesure ce type souriant, la chemise ouverte, qui ne portait vraisemblablement alors pas même en germe l’idée de mon existence, d’autant que mon frère venait de naître, n’était-il pas déjà moi, Francis Frog, avant que ne poussent les premières boucles de ce petit garçon aux cheveux de fillette désormais figé dans la main de Barbara ? Ces interrogations, parmi les seules qui vaillent, me taraudent et m’angoissent, et c’est avec joie, et soulagement, que j’ai constaté qu’elles trouvaient un écho dans un livre fantastique dont j’ai commencé hier la lecture et dont, égoïstement, je n’ai pas envie de parler. Il en est de certains auteurs qu’on découvre par hasard, et dont les préoccupations sont les vôtres, comme de ces quidam qui vous invitent chez eux pour la première fois et dont la bibliothèque vous dit qu’ils deviendront vos amis.

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course

cap ferret

Je n’ai pas été autorisé à présenter cette photographie, et d’autres, prises un dimanche, à la pointe du Cap Ferret, aux organisateurs de la biennale photographique de la Teste de Buch en raison d’une disposition du règlement interdisant toute participation aux photographes ne résidant pas dans l’une des communes de cette zone géographique que l’on appelle bassin d’Arcachon, disposition n’étant semble-t-il pas applicable à Monsieur Alain Caboche, demeurant tout comme moi dans la ville de Bordeaux, en dehors, donc, dudit bassin, et néanmoins expressément invité par lesdits organisateurs à exposer dans le cadre de ladite biennale. C’est après avoir déjeuné de délicieuses moules dont la recette est tenue secrète, dans un restaurant appelé chez Hortense, désormais tenu par sa petite-fille prénommée Bernadette, que nous nous étions rendus sur le sable, Barbara et moi, afin d’y marcher longuement avec, pour ma part, de grandes difficultés. J’y réalisai cette prise de vue de deux inconnus sur une dune, que j’ai intitulée « deux inconnus sur une dune ». Epuisé et incapable de regagner notre véhicule à l’issue de cette marche, je décidai de m’adonner à la course à pied d’endurance afin de tirer bénéfice, dans le cadre de mes activités motrices quotidiennes, d’un meilleur état de forme générale. La chute d’une grosse fille ayant imprudemment enjambé la balustrade du parc à planches à roulettes situé sur les quais de la Garonne égayait alors ma première course tout en détournant mon attention de la douleur physique que je ressentais.

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vacances

missoquet

Au Cap Ferret, lassée de jouer sur le sable, Missoquet regagne le ponton et, indifférente, fixe l’horizon en quête de réponses aux questions d’importance qu’elle se pose et que j’ai éludées. Quelques semaines plus tard, à la Roche sur Yon, elle court vers moi tandis que je m’extrais avec difficultés de mon véhicule, tend ses bras afin que je me saisisse d’elle et la hisse jusqu’à mon visage, puis me fait savoir que je lui ai manqué ce qui m’emplit d’une joie inédite. A l’occasion d’une promenade, je constate combien la ville est laide, dénuée de tout intérêt, et me semble un endroit tout indiqué pour mettre fin à ses jours comme l’a fait ce sculpteur dont me parle Barbara. Je sue sous la verrière qui protège le manège de la grand place où Missoquet grimpe sur un camion factice et décrète, de retour dans la grande maison que jouxte un magasin d’antiquités, que ce manège ne vaut pas le coup, suscitant tout à la fois pitié et ironie de la part de Crofford qui m’apprend, yeux levés au ciel, qu’elle a elle-même fait deux tours de ce manège la veille tant il est attractif. Le soir on tente de m’apprendre un jeu de cartes quelque peu idiot mais moins rudimentaire que les autres, que l’on appelle « la belote », pour lequel je ne montre aucune facilité particulière à la grande surprise de mes hôtes qui avaient eu précédemment l’occasion de constater ma vivacité inellectuelle. Leur érudition, alliée aux efforts constants et prévenants de Barbara, qui connaît ma disposition d’esprit, atténue ma réelle souffrance de devoir vivre en communauté comme au temps des cavernes durant plusieurs jours. Enfin un matin nous partons, chargés de livres merveilleux et d’énigmes sur parchemin à élucider, le chemin du retour étant alors ponctué de rituels minuscules et sucrés. Trois heures trente plus tard, à Bordeaux, Missoquet parle doctement de ses vacances sans réaliser que la morve qui s’écoule de son nez prive son propos de crédibilité, je convaincs Crofford que j’entends faire euthanasier le chat qui a renversé ses croquettes en notre absence. Je remarque la façon dont la chaleur du voyage a agglutiné leurs cheveux sur leurs petits crânes au moment de les embrasser avant leur départ pour l’Italie.

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hôtel

hotel

Dans la salle de bains de cet hôtel à la façade rouge, astucieusement construit non loin des salons éphémères de la Porte de Versailles, à Paris, et de ce fait idéal pour les commerciaux de passage, dont je comptais, peu ou prou, au nombre, je me suis longtemps demandé de quelle jolie tête de femme pouvait bien s’être détaché le long cheveu formant un coude sur cette serviette. Puis, allongé sur le lit, j’ai fixé le plafond blanc, m’imaginant, seul, courir et photographier les hôtels deux étoiles de province, me déplaçant de l’un à l’autre au hasard, en voiture, un genre d’errance, un Raymond Depardon de pacotille amateur de mignonnettes.

J’ai, assez récemment, en Suisse, dans le canton de Vaud, immergé, au beau milieu d’une piscine, retenu mon souffle durant deux minutes et deux secondes. Ces évidentes prédispositions m’ont donné l’envie de créer un club nautique et sportif, Les dauphins Vaudois, dans lequel je pratiquerais, seul, l’apnée statique en piscine, en dépit du pluriel, concession à l’usage.

Rentré à Bordeaux, j’ai acheté sur la place Saint-Michel, à un brocanteur, pour un montant de cinq euros alors que la première page portait la mention six euros, un livre de Samuel Beckett publié aux Editions de Minuit, imprimé en mille neuf cent soixante-douze et intitulé Têtes Mortes. Un coupon-réponse jamais renvoyé, bien que rempli, et inséré entre deux pages dont je n’ai malheureusement pas relevé les numéros, laissait apparaître qu’il avait été acheté par Annie Ducastaings, dix-neuf ans, dans la librairie Jean-Jacques Rousseau de Chambéry. Il est possible qu’Annie Ducastaings soit aujourd’hui professeur de littérature aux Etats-Unis, je ne peux l’assurer, le courrier électronique envoyé afin de lui faire part de ce que j’étais le nouveau propriétaire du livre qui fut le sien m’étant revenu sans lui avoir été remis. Il se peut également qu’elle soit professeur à Chambéry et demande régulièrement sa mutation mais cela serait bien entendu de moindre exotisme.

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